Beugler n’est pas militer.

Je m’adresse à toi, militant ou militante, souvent plus sur internet que dans la vie réelle, souvent sur Twitter, souvent énervé.e.
Lis jusqu’au bout je te prie, la première partie est sèche, mais la deuxième te sera utile 🙂

Le mot militer, comme nous l’apprend son étymologie peu subtile, est rattaché au concept d’armée.
L’erreur de beaucoup de militants – mais surtout de cyber-militants de moins de 25 ans –  est de penser que militer c’est agir comme un soldat dans un film hollywoodien : crie très fort et fonce dans le tas, ça finira par passer.
Sauf que pas vraiment.
Le lien entre l’armée / la guerre / le militaire, et le militantisme, c’est le principe de stratégie. On définit un but, des ennemis et des alliés, on assigne des tâches, on planifie, et on engage la manœuvre.

C’est en ça que militer est un réel travail, un engagement, un sacrifice, et non pas un exutoire. Pousser un coup de gueule, c’est pousser un coup de gueule, ce n’est pas militer. A partir du moment où tu t’exprime sans avoir pensé à une stratégie au préalable, c’est que tu ne milite pas.
Quand une personne te fait remarquer que ta manière d’amener tes arguments et tes idées est tout sauf engageante et ne fait que dégouter ton interlocuteur, la meilleure réponse n’est pas de sortir des pirouettes du style « tu fais du tone-policing j’dis c’que j’veux », mais de mettre ton égo de côté deux minutes et écouter cette critique pour de vrai. T’en servir pour t’améliorer.

Parce que militer c’est surtout ça : ranger son égo au placard. On ne milite pas pour se faire une cour, des followers et des likes. On ne milite pas non plus pour beugler un coup en 140 caractères sur le premier clampin venu afin de se défouler après une journée difficile.

Militer c’est placer une cause avant soi.

Donc militer c’est adopter une attitude qui permettra d’obtenir des résultats. C’est établir des stratégies.
Si plein de gens ne comprennent pas ton message, si quand tu « milite » la conversation tourne aux échanges d’insultes ou aux memes sarcastiques, c’est que ta démarche donne de mauvais résultats.
Et si tu persévère dans cette voie, ton combat est inutile.

C’est chiant les gens qui te disent qu’il faut être pédagogue, je sais.
Et oui, être pédagogue c’est épuisant et compliqué. Ça demande de la retenue, des efforts, mais c’est très souvent efficace. Bien plus efficace que l’agressivité, et tu peux le deviner instinctivement. Tu ressentais quoi quand tes parents voulaient te faire passer un message, mais d’une façon pas pédago du tout ? Bah t’écoutais pas et tu te mettais en colère. Si ça se trouve, t’avais déjà envie de faire ce qu’ils te demandaient, mais rien que leur manière de s’exprimer t’a coupée toute envie. Ça te reviens ce sentiment ? Là c’est toi le parent, et ton interlocuteur est l’enfant.
Tu veux vraiment conserver ce schéma ?

Si tu veux faire dans le militantisme, il va falloir établir des stratégies (puisque le but c’est un peu d’être efficace).
A toi de voir si ta volonté de changer les mentalités est plus forte que ton orgueil et ta colère.
Et si à la fin de cet article tout ce que tu te dis c’est « t’es qu’une donneuse de leçon qui fais du tone-policing, personne n’a à me dire comment m’exprimer », alors c’est que la réponse à ma dernière phrase est « non ».
Tant pis.

« Mais j’ai pas à être pédagogue ! »
Yep. T’as pas à être militant non plus. Personne ne force personne à être militant. C’est un vrai travail fatiguant, et si écrire quelque chose de façon pédagogique qui donnera des résultats positifs t’es trop éreintant – ce que je comprends -, éloigne-toi du militantisme et laisse les autres faire le job.
T’es pas seul, et t’es pas obligé, t’as le droit de penser à toi.

J’entends souvent dire que « à force de vivre ce qu’on vit en tant que militant, on ne peut plus être pédago ! ». Si c’est ce que tu penses, c’est que tu t’y prends sûrement mal 🙂 Laisse-moi te dire quelque chose qui pourrait bien améliorer profondément ton quotidien : Tu te souviens plus haut quand je disais que dans l’armée – et donc dans le militantisme – on distribue les tâches ?
C’est pas des paroles en l’air, il faut le faire. Tu n’es pas seul : fais des tours de garde, prends ta pause. Et si tu es vraiment incapable de pédagogie, alors réserve ta voix à des activités qui sont faîtes pour toi (descend dans les manifs, signe des pétitions, distribue des tracts, colle des affiches… on a besoin de gens pour ça, trouve la tâche qui te correspond !)
Être tout les jours sur des plateformes qui te poussent à agir de manière militante comme Twitter, Facebook, et certains fora, c’est la meilleure manière de t’épuiser et de non seulement te couper de toute possibilité d’être pédagogue, mais d’en plus te rendre contre-productif.
Fais des pauses.
Si tu ne peux te passer quotidiennement de ces plateformes, apprend à scroller et te taire. Pour être bon orateur, il faut savoir se taire. Ne te casse pas la voix en pensant que tu dois à tout prix agir. Si tu n’existais pas, il y aurait quand même d’autres militants. Ça fait du mal à l’égo mais ça fait du bien à l’âme : tu n’es pas indispensable. Tu peux te permettre de scroller sans répondre à cette publication ou à ce commentaire. Tu as le droit de souffler un coup et passer à autre chose. Tu as le droit de penser à toi. D’autres répondront, et répondre là maintenant tout de suite ne changera rien à la face du monde. Tu n’as pas à te sentir coupable de ne pas agir.
Tu peux choisir de ne militer activement que lorsque tu te sens suffisamment serein pour être pédago même face aux pires propos que tu pourrais entendre. Même si ça veut dire ne militer qu’une fois par mois. Il vaut mieux peu et bien que beaucoup et mal.
Et si la conversation ne mène à rien, rien ne sert de persévérer : passe à autre chose. On s’en fout de qui a le dernier mot, de qui a le plus de like, passe à autre chose si tu vois que la discussion est impossible. Respire et dis-toi « j’ai essayé, je ne peux rien de plus ».
C’est ça militer : Savoir prendre des pauses. Savoir battre en retraite.

J’y suis passée. J’étais dans le « militantisme » constant, hyper vigilante, incapable de passer à autre chose, incapable de me taire. Je pouvais passer une journée entière, sans manger, juste en « débattant » (parce que j’étais incapable d’écouter le point de vue de l’autre, ce n’était pas vraiment des débats). Je finissais épuisée, en colère, tendue, et triste.
Ça m’a tellement bouffée que mon suivi psy a eu besoin d’être intensifié, parce que j’ai empiré mon trouble anxieux. Rien que d’écrire cet article m’est d’une grande difficulté.

J’ai tellement crié que je me suis cassée la voix. Et tout ça pour rien : Je n’ai convaincu personne avec mon petit ton sarcastique et ma colère. J’ai convaincu beaucoup de gens avec mon calme.

Alors j’ai changé de façon de faire, parce qu’il le fallait bien. Au début c’est difficile, et c’est long. Mais à la fin tu gagne deux choses :
1) Plus d’efficacité
2) Plus de sérénité

Crois-moi, ça vaut le coup.

Publicités

4 réflexions sur “Beugler n’est pas militer.

  1. J’ai beaucoup aimé ton article. Moi-même active dans certaines sphères militantes, tes mots ont trouvé un écho dans ma propre façon de penser. Par exemple, lorsque tu rappelles que « militer c’est placer une cause avant soi », ou encore quand tu ajoutes que cela demande de faire preuve de pédagogie et qu’on n’est pas « obligé » de militer non plus.

    Sur ce dernier point, comme pour beaucoup d’autres concepts selon moi, on n’est obligé de rien (ou à rien ? bref…), il y aura toujours d’autres personnes pour faire, pour dire, pour concevoir, etc. Certaines avec plus d’efficacité que d’autres et toutes ces personnes avec leur sensibilité propre. Au final, et c’est un point à ne pas oublier, à ne pas négliger : si on « s’engage » sur la voie du militantisme, il convient de le faire en ayant pleinement conscience de ce que cela demande. Que ce soit en temps, en énergie, en patience, en pédagogie -comme on le disait plus haut-, en tolérance aussi, etc.

    P.-S. : J’ai pris la liberté de partager ton article sur facebook afin de le faire connaître à mon entourage.

    J'aime

    1. Merci de ton retour 🙂 J’avais peur que cet article tape là où ça fait mal et entraîne donc des retours agressifs. J’espère que ça ne sera pas le cas ! Mais malgré mon angoisse, le message que je souhaite faire passer me semble important et trop peu dit.
      Je te souhaite une bonne journée 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Je suis d’accord avec cependant une nuance de taille: il y a des moments où militer, c’est beugler et foncer dans le tas. C’est ainsi que nous avons obtenu la pilule, les congés payés, l’IVG…. Deux temps: la prise de parole pédagogique et ensuite les manifs dans la rue. Je temporiserais donc en disant qu’il convient de choisir son moment ( qui peut varier selon les situations,….). Pour ma part, je ne milite absolument pas; j’admets donc qu’il s’agit de réflexion théorique ^^ . Merci pour l’article 🙂

    J'aime

    1. Hm, c’est surtout les débats à l’assemblée qui ont permis ces avancées sociales. Pour te donner un exemple, au temps des manifestations pour le droit de vote des femmes, certaines voulaient interdire le mariage, vu comme une oppression patriarcale, et militaient très fort pour. Sauf que cette volonté n’est jamais passée au parlement, donc ça n’a jamais donné suite ^^ Les modifications se font au bon vouloir de l’état qui fait le tri entre ce qui est représentatif d’une volonté commune de la société, et ce qui est la volonté d’une minorité.
      Par beugler, j’entendais plutôt « insulter tous ceux qui ne sont pas d’accord et refuser la discussion », ce qu’on voit souvent sur internet. Pour moi, les manifestations c’est autre chose : elles servent à donner une visibilité à une cause. Après, cette cause passe chez les politiques ou non. J’appellerais moins ça beugler, dans le sens où il y a un réel objectif (pour moi beugler c’est quand il n’y en a pas, quand on fait passer son besoin d’extériorisation avant l’efficacité de la démarche) ! Comme je le dis dans l’article, cette étape est également nécessaire, et c’est pour ça que je trouverais plus productif que les gens qui beuglent sur internet et empêchent les autres militants de dialoguer efficacement fassent justement un travail qui est adapté à leur colère : manif, tracts… Que chacun utilise ses capacités dans les différents plans du militantisme : les gens qui peuvent argumenter calmement s’occupent des débats, les gens qui ont besoin d’extérioriser leur colère s’occupent des opérations de visibilité 🙂
      J’ai une vision des choses assez utilitariste ^^

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s